ALFRED POIZAT:
Inès de Castro
Fonte:
Alfred Poizat,
"Inès de Castro",
Librairie Plon, Paris, 1913, pages 70-71

PEDRO

Je t'embrasse, Brito, pour avoir, cette fois,

Si bien parlé du son musical de sa voix.

Mais tout chez elle, tout, créature bénie,

La démarche, les yeux, Ia voix, n'est qu'harmonie,

Et son silence même est parfois si touchant,

Qu'il a Ia résonnance et le rythme d'un chant.

Mais reprends ton récit, que j'empêche de faire,

Et, si je t'interromps encore, fais-moi taire.


BRITO

J'arrive de Coïmbre, et dans ce líeu béni

J'ai trouvé votre oiselle et Ia couvée au nid;

Et tout ce petit monde, à l'envi, rit, gazouille

Ainsi que des moineaux au bord d'une gargouille.

La mère était assise, au jardin, sous les fleurs,

Elle pensait à vous, car j'ai senti des pleurs

Qui se dissimulaient derrière son sourire,

Comme on voit au soleil des gouttelettes luire

Et, sous les bois mouillés, allumer le gazon

Des feux de l'arc-en-ciel qui brille à l'horizon.

Ses quatre enfants étaient suspendus après elle,

Jeunes fruits, reformant Ia grappe maternelle;

Elle leur souriait, vous retrouvant en eux,

Telle une Niobé, dont les jours sont lieureux.

PEDRO

Niobé!... Niobé!... Quel nom et quel présage!...

BRITO

Eh! quoi, Seigneur, vous vous troublez pour une image?

PEDRO

Elle exprime si bien mes craintes, qu'on dirait

Que Dieu m'envoie un avertissement secret.

Jaloux de ces yeux clairs, de ces bouches si fraîches,

Le Malheur tend son arc et prépare ses flèches.

Et je vois, chère Inès, sous tes yeux impuissants,

Expirer, à Ia fois, tous tes fils innocents.

La Mort enfonce sa cognée auprès de l'arbre,

Et de ce groupe heureux fait un groupe de marbre!

BRITO

Vos enfants menacés!... Et quel est ce danger

Dont le prince héritier ne peut les protéger ?

PEDRO

Eh! quoi, ne vois-tu pas tout ce que l'on prepare?

N'a-t-on pas fait venir l'infante de Navarre

Qu'on m'a fait épouser par procuration?...

On traite mon coeur comme un bien de nation,

On dispose de moi comme d'une province.

Ah! c'est un beau destin, Brito, que d'être prince!

Pourtant, avec Inès, on me sait marié,

On sait que mes desseins n'ont jamais varié

Et que jusqu'au tombeau je lui serai fidèle.

N'importe! le poignard les délivrera d'elle!...

L'infante foulera de ses pieds triomphants

Le sol humide encor du sang de mes enfants!...

BRITO

Votre père, un bourreau! l'infante, une mégère!...

Non! non. Visiblement votre Altesse exagère.

PEDRO

Si j'exagère, toi, du moins, tu ne vois rien.

Mon père n'ira pas, Brito, je le sais bien,

Egorger mes enfants sur le sein de leur mère.

Mais Gonzalès pourra se charger de le faire.

 
 

 

 

 




 



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